« Les arabes se sont mis d’accord pour ne pas être d’accord »
Ibn Khaldoun
Résumé
En 2011, le «Printemps arabe» a révélé l’incroyable pouvoir des réseaux sociaux pour éveiller les consciences et fédérer les revendications citoyennes.
Le présent article analyse les défis à surmonter après les bouleversements dudit « printemps arabe », qu’il s’agisse de la problématique du chômage structurel, de l’instauration d’un système démocratique.
Mots Clés
Défis, post- printemps, jeunesse, justice, liberté et démocratie
I-Introduction :
De l’Atlantique au Golfe, le Monde arabe occupe une position géostratégique remarquable. Espace de transit, il contrôle de grands itinéraires commerciaux et Le sol arabe renferme les plus grandes réserves en pétrole et en phosphate dans le monde sans pour autant assurer le développement économique de territoires où tensions et rivalités s’avivent. Cette région en crise inquiète, tant les conflits qui s’y déroulent, difficilement contrôlables, peuvent être lourds de conséquences. Quelle est la situation actuelle du monde après ledit «Printemps arabe» ? Quels sont les grands défis du monde arabe ? Où va le monde arabe emporté par le tourbillon d’une crise qui est très loin d’être terminée ?
II-Monde arabe en ébullition :
Commençons, d’abord, par préciser que le Monde arabe actuel est en ébullition. La situation actuelle dans le monde arabe trouve ses origines dans les évènements déclenchés au début des années 1990.
Dans les années 1990 et suite à l’effondrement de l’Union Soviétique et du bipolarisme, les thèses développées par le stratège Britannique Bernard Lewis au cours des années 1950, soutenant que « les ressentiments » des peuples du Moyen-Orient résultaient « non pas d’un conflit entre des Etats ou des nations mais du choc entre deux civilisations ont été reprises par Samuel Huntington dans « le choc des civilisations » et, Francis Fukuyama dans célèbre « la Fin de l’Histoire ». Avec l’avènement universel de l’économie de marché et de la démocratie, l’humanité avait atteint, semblait-il, un sommet indépassable.
Les deux ouvrages appelaient à la refonte des relations internationales et l’établissement d’un «nouvel ordre mondial» unipolaire sous la conduite des Etats-Unis suite à «la victoire de la démocratie occidentale» dans la guerre froide contre les autres idéologies politiques. Les anciens projets de partition du monde arabo-musulman ont été remis à jour avec comme objectif la révision des frontières héritées des arrangements anglo-français centenaire de Sykes-Picot.
Depuis 1991, le monde arabe n’en finit plus de se morceler et de se balkaniser. Cela a commencé avec la Somalie, puis le Soudan, l’Irak, la Syrie, jusqu’au Yémen. Il y a un effondrement soit économique, soit politique, soit géopolitique et militaire, soit les trois, avec une division profonde au sein de la ligue des 22 Etats arabes. Bref il s’agit d’une nouvelle étape.
En effet, Les crises tragiques de 2011 ont conduit, à des situations de guerres civiles d’intensité variable en Libye, Syrie et Yémen, avec des changements de régimes plus ou moins crédibles (Tunisie, Libye et Egypte), au Moyen-Orient (Syrie, Yémen) et à des processus de négociations afin de maintenir une certaine paix sociale (Maroc, Algérie), sans que les problèmes de fond ne soient réglés pour autant.
Ainsi, la colère pourrait resurgir, comme se produit aujourd’hui dans d’autre pays arabes, en Amérique latine et en Asie. Les raisons de cette colère dans certains pays peuvent paraître dérisoires, mais il faut voir cela comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase. L’historien britannique Edward P. Thompson (1924-1993), a étudié cette étincelle et l’a expliquée avec son concept «économie morale de la foule». (La population est prête à accepter un certain nombre de sacrifices, financiers, économiques, sociaux. Mais arrive un moment où le sacrifice supplémentaire est perçu comme inacceptable, illégitime et injuste. C’est à ce moment que se fait la rupture et la bascule).
III-Les défis post-printemps arabe :
En proie au terrorisme, mais aussi à de multiples défis politiques, sociaux, économiques et culturels, le monde arabe traverse actuellement une période compliquée sur le plan économique. Les difficultés rencontrées par ces pays sont en partie liées aux modèles économiques, mais aussi à des caractéristiques spécifiques telles que la démographie, l’éducation et la mauvaise gouvernance.
Cette contribution se contente d’aborder deux défis majeurs d’ordre social et politique auxquels sont confrontés la majorité des pays arabes. Il s’agit du Chômage des jeunes et de la démocratie.
En effet, le chômage très élevé des jeunes constitue l’un des défis majeurs auquel doivent faire face la plupart des pays arabes.
Les deux tiers de la population des pays arabes ont moins de 30 ans. Cela concerne déjà plus de 100 millions de personnes. Et la tendance, quoique fléchissante, restera positive jusqu’en 2050. Mais cette masse, une ressource incroyable, un potentiel de développement économique et social unique, peut aussi constituer un risque majeur pour la stabilité de la région arabe.
Au cours des dernières décennies, la région arabe a détenu les niveaux les plus élevés de chômage du monde, en particulier parmi les jeunes et les femmes.
Le chômage des jeunes dans le monde arabe résulte d’un certain nombre de graves problèmes économiques, politiques et sociaux, dont l’absence de stratégies saines de développement, un climat des affaires défavorable, la mauvaise gouvernance, le manque de transparence et de responsabilisation et la corruption généralisée.
Ainsi, les pays arabes resteront instables tant que le « tsunami des jeunes » ne sera pas terminé.
Dans ce cadre, il convient d’agir dans trois domaines en priorité : l’éducation et la formation, l’intégration économique et la réduction des inégalités, l’intégration citoyenne. Le secteur éducatif reste largement à moderniser pour qu’il devienne un véritable espace de formation du citoyen, et pour qu’il soit mieux adapté au marché du travail.
De même, il est fondamental d’assainir le marché du travail, en le rendant plus transparent et plus équitable. Un vaste chantier de réformes économiques doit être mis en place, axée prioritairement sur une transition vers des économies post-rentières et la création massive d’emplois pour endiguer le phénomène de chômage parmi les jeunes.
Enfin, sur le plan citoyen, il faudra accompagner les transitions démocratiques en aidant les jeunes à s’organiser et à se structurer pour agir :
-favoriser leur engagement associatif, fortement délaissé, ce qui renforcera la société civile ;
– remobiliser les jeunes autour de la participation politique dans leur environnement immédiat ;
-agir enfin sur les partis politiques pour le rajeunissement de leurs cadres et la modernisation de leurs appareils.
Bref, le défi majeur du monde arabe aujourd’hui est de parvenir à un développement économique réel.
Autre défi majeur à relever à moyen terme est le déficit démocratique. Les Etats arabes sont rentiers aves des régimes autocratiques, voire prédateurs et corrompus.
Toutefois, la démocratie est un processus long. Construire une nation libre où le peuple s’exprime librement ne peut se faire au bout de quelques années.
Le philosophe indien Amartya Sen a bien montré, dans ces études, qu’il y avait des germes de démocratie dans toutes les cultures et que l’événement majeur du XXe siècle était la reconnaissance de la démocratie comme valeur universelle. C’est seulement dans le cadre de la démocratie que les défis de ce siècle et de l’avenir du monde arabe pourront être rencontrés. Et il importe de bien comprendre que les faiblesses, les défauts et même les déviations de la démocratie ne peuvent être corrigés que par plus de démocratie.
In fine, la démocratie ne peut pas être exportée, clé sur porte, ou imposée par la force : elle doit naître de l’intérieur. Elle est une fleur qui prend les odeurs du pays où elle pousse. Pour qu’elle soit robuste, il faut que le terreau soit accueillant.
Conclusion
Pour conclure il n’est pas aisé de se prononcer sur l’avenir du monde arabe qui baigne encore dans un espace mouvant sous l’effet des ambitions géostratégiques des grandes puissances doublées d’une guerre anti-terrorisme sans limites. Le monde arabe est ainsi entré dans une phase de de transition dont on ne connaît ni quand, ni comment elle se terminera. Une seule certitude existe cependant, c’est que rien ne sera comme avant et que le monde arabe est à un tournant de son histoire.
Pour aller plus loin :
-Amartya Sen «La démocratie des autres. Pourquoi la liberté n’est pas une invention de l’Occident ?» Manuels Payot, Paris, 2006.
-Bachir El-Khouri «Monde arabe : les racines du mal» Editions Sindibad:/Actes Sud, Paris 2017.
-Charles Thépaut «Le monde Arabe en morceaux» Editions Armand Colin, Paris 2017.
-Didier Fassin, Samuel Lézé «La question morale» PUF, Paris, 2013.
-Georges Corm «La nouvelle question d’Orient» Editions la découverte, Paris 2017.
-Jean Pierre Filiu «Le nouveau Moyen-Orient» Editions Fayard, Paris 2013.